La guerre d’Afghanistan (1979-1989): L’adaptation

Si l’engagement soviétique en Afghanistan devait être divisé en parties distinctes, on parlerait d’une guerre en trois étapes.

-La première, la plus courte, serait simplement l’invasion, et la participation de l’URSS a la guerre civile. C’est cette première partie qui marque l’enlisement fulgurant de l’Armée rouge dans une guerre qu’elle ne peut mener avec les maigres moyens qu’on lui accorde.

-La seconde partie serait la prise de conscience d’un modèle tactique et stratégique basé sur les combats en Europe devenu caduc dans un tel engagement. Cette partie, que l’on pourrait dater de 1981 à 1985, marque une forte volonté du haut commandement d’adapter l’armée à un conflit lacunaire,à une guerre de contre-insurrection. C’est cette partie qui nous intéressera dans cet article. Comment l’Armée rouge a réagi face à l’efficacité et la fluidité d’une résistance afghane? Quelles modifications sont apportées à sa doctrine stratégique et tactique, à son idée de la guerre, à sa façon de la penser et surtout à sa manière de la faire?

-La troisième et dernière selon moi, concerne le désengagement puis le retrait des troupes du pays. C’est l’arrivée au pouvoir de Gorbatchev qui marque cette volonté de trouver une issue politique a ce conflit sans fin ni résultats. Il serait normal de penser qu’une phase de désengagement est synonyme de raréfaction et une baisse d’intensité des combats. Cependant, elle marque au contraire une phase d’intensification, due au fait que la résistance est en difficulté et a la volonté de tirer parti de cette situation lors des négociations de paix. Nous aborderons ce thème dans un prochain article.

Commençons donc à traiter de cette seconde partie, certainement la plus intéressante et celle dont il faut tirer le plus d’enseignements. Sachez d’abord que la première réaction du commandement est de « se concentrer sur l’Afghanistan utile » (Colonel Philippe François, Tactiques de l’Armée rouge en Afghanistan), 80% du territoire est ainsi abandonné dès les premiers mois du conflit. La carte utilisée dans l’article précédent étant la meilleure que j’ai sous la main, c’est elle que j’utiliserai dans cet article aussi. Le peu de territoire « contrôlé » par les soviétiques apparaît comme évident sur cette carte. « Contrôlé » est un bien grand mot, car la nuit appartenait aux afghans, et ils savaient se mouvoir dans les vallées lors d’expéditions nocturnes et s’y cacher jusqu’au matin pour tendre des embuscades près des dispositifs logistiques soviétiques.

invasion soviétique

invasion soviétique

Après quelques mois de combat quasi frontal, les rebelles comprennent qu’une guerre linéaire n’est pas souhaitable pour eux, et comme il l’est dit dans les articles précédents, ils adoptent le type de guerre qui leur est le plus avantageux: la guérilla. Ils en suivent le schéma le plus classique, qui consiste à « réunir ponctuellement et localement un rapport de forces favorable contre de petits détachements qu’il s’agit d’anéantir rapidement pour se replier ensuite, avant que les renforts et les frappes aériennes ne se mettent en place ». Cette phrase, que j’aimerais être de moi, est tiré du même ouvrage du Colonel Philippe François cité plus tôt. Les cibles privilégiées par les rebelles sont les convois logistiques, lents ou encombrants. C’est ainsi que les pertes soviétiques durant le conflit s’élèvent à plus de 1 300 véhicules blindés (chars non compris) et plus de 11 300 camions citernes ou bâchés. Ce sont des chiffres qui restent plus que corrects en vue des conditions dans lesquelles se battaient les moudjahidines. Les rebelles imposent donc leur vision de la guerre aux soviétiques, qui comprennent vite le besoin de s’adapter à ce nouveau type de guerre, sur ce nouveau type de théâtre. L’Afghanistan représente le premier engagement de l’URSS dans une guerre de contre-guerilla, du moins à long terme (ayant déjà subit la guérilla finlandaise mais dans des conditions différentes et à court terme. Ces quelques mois se sont pourtant révélés être un cauchemar pour l’Armée rouge), et le manque d’expérience se fera sentir très tôt dans le conflit; des conseillers vietnamiens seront même envoyés pour inspirer la tactique soviétique. Les premières adaptations, outre les modifications de l’occupation du terrain (« Afghanistan utile »), sont un changement de la nature du contingent déployé sur place. Le commandement revisite totalement la structure du contingent, à commencer par un allègement de l’arme blindée. En effet, les blindés lourds sont retirés en masse dès les premières années du conflit, au profit de véhicules blindés légers et moyens, plus favorables au relief afghan. Mais l’arme la plus touchée par ces modifications reste l’infanterie. L’infanterie légère est désormais privilégiée, et on observe une utilisation intense des forces spéciales et des troupes parachutistes. Philippe François fait la comparaison entre la nouvelle composition des détachements soviétiques et les groupements interarmes de type français. Le gros des forces est presque livré a son sort, et reste cloîtré dans les bases, ne participant qu’aux grandes offensives, ce qui engendrera de nombreux abus parmi la population locale (pillages, viols, meurtres,…). En effet, les gros des troupes est délaissé au profit des unités de reconnaissance, plus adaptées a ce genre de théâtre. Comme le dit le Colonel François, ces unités deviennent le fer de lance des groupements tactiques interarmes. On assiste donc a un renversement de la norme: le rôle du gros se limitant désormais à la détection des bandes rebelles, c’est à ces unités que revient le « fardeau le plus lourd, celui de l’engagement direct », donc la traque et la destruction de l’ennemi. Une nouvelle méthode appliquée par le commandement consiste à projeter de telles unités par héliportage sur les territoires occupés par les rebelles, c’est à dire derrière ce que l’on peut difficilement appeler les « lignes ennemies » dans un conflit lacunaire. Les lecteurs de Liddell Hart y reconnaîtrons peut-être une application contemporaine de l’approche indirecte qu’il chérissait tant, avec son fameux contournement de la « ligne d’attente normale » (line of natural expectation, difficile à traduire en français dans ce contexte).Voila dans les grandes lignes les conséquences au niveau tactique de l’adaptation des forces soviétiques à ce conflit d’un tout nouveau type. Assez parlé des soviétiques! Voici venu le tour de Massoud, et de ses combats dans la vallée de Panshir! Prochainement sur vos écrans.

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2 réflexions sur “La guerre d’Afghanistan (1979-1989): L’adaptation

  1. Les soviétiques ont pratiqué la politique du « rouleau compresseur », en vidant les zones autour des garnisons ou de certaines infrastructures stratégiques. Ils se contentaient d’occuper les points importants, comme les grandes villes. Dans ce cadre, la victoire ne peut être possible, surtout dans un pays un peu « arriéré », très attaché à la religion et très montagneux.
    Très belle carte des opérations.

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